Presse: Le Temps – 22 juin 2014

Article source: http://www.letemps.ch/Page/Uuid/91eb6458-f879-11e3-becf-b7f9645726d2/Dans_ses_cordes

shibarisamedi 21 juin 2014

Dans ses cordes

Photo extraite du coffret Taschen qui rassemble une sélection de tirages du photographe Araki sur le bondage à la japonaise.(Nobuyoshi Araki)

Photo extraite du coffret Taschen qui rassemble une sélection de tirages du photographe Araki sur le bondage à la japonaise.(Nobuyoshi Araki)

Michael Ronsky pratique et enseigne le shibari, le bondage à la japonaise. Esthétique et érotique, cet art fait de liens et de nœuds vise paradoxalement le lâcher-prise.

Un samedi soir, fin avril au Zinéma de Lausanne. Au programme de cette salle de cinéma indépendant, pas de long-métrage mal distribué dans les multiplex, mais un spectacle en chair, en os et surtout en cordes. Une soirée Shibari mise sur pied par Michael Ronsky, passionné par l’art de ficeler les femmes. Ce soir, après un documentaire sur l’esthétique et la technique qui sous-tendent cette histoire noueuse, c’est Anna qui se fait suspendre et ligoter sur scène par l’artiste qui lace, bride, noue et met le corps de sa partenaire sous tension. Une partenaire «régulière» qu’il «apprécie particulièrement d’attacher». Car l’attacheur n’est pas forcément le sadique qu’on imagine: «Je ne fais pas ça avec n’importe qui, explique-t-il, il faut que quelque chose se passe entre le modèle et moi.»

Michael Ronsky se rappelle avoir attaché un copain lorsqu’il était gamin, parce que celui-ci n’arrêtait pas de le suivre. Il a également l’impression, a posteriori, d’avoir toujours aimé tripoter des cordes, lorsqu’il était enfant. Mais pas de quoi non plus être sûr que sa passion qui le pousse à ficeler des filles vienne de là. «Mes premiers souvenirs de bondage remontent à mes 12 ans. Comme Internet n’existait pas – je suis né en 1973 – j’allais chez Payot feuilleter les livres de photographies fétichistes.» Araki bien sûr, mais aussi Betty Page captive et capturée par l’appareil photo d’Irving Klaw ou le New-Yorkais Richard Kern et ses punkettes entravées. «Je n’osais pas les acheter mais ça m’a tout de suite plu. J’aimais la géométrie des corps ainsi attachés. Ces images me faisaient transpirer!»

Une découverte puis tout de suite l’envie d’essayer. «Je me demandais comment une femme pouvait se laisser attacher. Cela me travaillait énormément mais je n’osais ni en parler ni me lancer.» Jusqu’au jour où Michael Ronsky trouve une partenaire plus que consentante. «J’avais bien sûr déjà attaché des copines auparavant, mais rien de sérieux.»

Plus tard, alors qu’il est déjà un habitué des milieux fétichistes et SM, il assiste à Lyon à la performance donnée par Philippe Boxis, un des pionniers du shibari en France. Une révélation. «Je l’ai vu faire une suspension (quand le performeur suspend littéralement le modèle en dessus de la scène, ndlr). Il faisait ça tellement vite, c’était si beau… Je suis allé lui parler, et quelque temps après je l’ai fait venir en Suisse où il m’a appris toutes les bases dont j’avais besoin.» Car on ne suspend pas quelqu’un du jour au lendemain sans savoir comment assurer sa sécurité. Le jeu, s’il est excitant, est aussi dangereux. Et vice et versa.

Né au XVe siècle au Japon, l’art du shibari était utilisé par les samouraïs comme technique de torture et pour attacher les prisonniers. Il se répand comme pratique sexuelle dans le courant des années 50, d’abord dans les clubs des quartiers chauds. C’est durant les années 80 que ce type de bondage sort de son pays d’origine, ramené par des Occidentaux curieux et transgressifs. «Le terme «shibari» est aussi un mot japonais qui qualifie leur manière d’attacher les colis», ajoute Michael Ronsky.

Depuis une dizaine d’années, Michael Ronsky est régulièrement invité à pratiquer en public son art d’attacheur. Il organise également des soirées Shibari et des workshops pour s’initier à l’art des cordes et perfectionner ses gestes. Il propose même des cours hebdomadaires à Genève, en fin d’après-midi.  «Je ne dirais pas que le shibari se démocratise mais plutôt que les gens sont moins complexés. Ils osent s’y mettre sans pour autant fréquenter les milieux SM. D’ailleurs, la scène «corde» n’a pas le décorum latex et compagnie des soirées fétichistes.»

Comme pour d’autres usages de la culture underground, le shibari se voit lui aussi récupéré par le mainstream. Dans le prêt-à-porter par exemple, on se souvient notamment des silhouettes sanglées de Jean Paul Gaultier ou plus récemment des harnachements de l’Américaine Zana Bayne. Des harnachements que les pop stars, de Beyoncé à Britney Spears, en passant par Lady Gaga ou Katy Perry, ont largement portés. Ce qui n’était pas révolutionnaire: il y a près de 20 ans, Madonna revêtait déjà des accessoires SM-fétichiste-bondage dans ses vidéos, comme Erotica ou Human Nature. Soit. «Ces appropriations ne me dérangent pas du tout, tant que c’est bien fait.» A l’instar de Lady Gaga «shibarisée» dans une œuvre de l’artiste Robert Wilson présentée au Louvre, à Paris, lors de l’exposition Living Rooms, qui était visible jusqu’à la mi-février 2014. La chanteuse avait été attachée par Wykd, une pointure dans le milieu.

«Ce qui me dérange, en revanche, ce sont les personnes qui cherchent à normaliser ces pratiques. C’est absurde. Mes pratiques sexuelles ne font pas partie de mon identité sociale. Il ne manquerait plus qu’il y ait un lobby qui milite pour la reconnaissance des droits des SM et des fétichistes!» Ce qui ne semble pas près de se produire en Suisse.

Si le mot «shibari» est aujourd’hui assez répandu, celui qui intéresse le plus les adeptes et Michael Ronsky c’est celui de «kinbaku». «Ou «power exchange», soit la relation entre l’attaché et l’attacheur, au-delà des émotions et de la décharge d’endorphines, l’échange d’énergie sexuelle qui passe entre les deux personnes.» C’est là que résiderait tout l’intérêt de la pratique.

Malgré toutes ces histoires d’attaches, Michael Ronsky ne cherche pas de relation sentimentale. Parce que ça ne ferait pas bon ménage avec sa passion. «Dans un couple, on est tôt ou tard rattrapé par la normalité. Je suis honnête, je dis clairement ce que je recherche et les modèles que j’attache le savent très bien.» Pas de relation sentimentale mais néanmoins une très forte composante émotionnelle. «Les femmes qui viennent se faire attacher cherchent à ce qu’on s’occupe bien d’elles. Après les séances, il y a beaucoup de tendresse, on s’allonge.»

Les rôles s’inversent-ils? «Je préfère clairement attacher, mais il m’arrive de me faire attacher. La première fois qu’on m’a suspendu, j’ai enfin ressenti ce que je faisais aux autres. A la fin de la séance, je flottais, je disais oui à tout. Certains hommes sont trop faibles pour se laisser attacher, alors que justement se permettre de lâcher prise est la preuve d’une grande confiance en soi. Ça n’est pas humiliant.»

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